On the page opposite is an English translation. Here's the original French

A new story by the young Quebec writer whose novel "The Tin Flute" has skyrocketed her to literary fame

June 1 1947

On the page opposite is an English translation. Here's the original French

A new story by the young Quebec writer whose novel "The Tin Flute" has skyrocketed her to literary fame

June 1 1947

On the page opposite is an English translation. Here's the original French

A new story by the young Quebec writer whose novel "The Tin Flute" has skyrocketed her to literary fame

DANS une petite salle d’attente, vide, sonore et nue, tombait sur lui la blancheur terrible des murs. Le chariot venait d’y être poussé et Constantin Simoneau, enveloppé de plusieurs couvertures de laine, grelottait. Au plafond, dans son esprit, partout il voyait s’inscrire en chiffres énormes les frais d’hospitalisation.

Peu de jours après l’opération, il donna des signes d’énervement. A tous ceux qui l’approchaient il posait sa tenace question:

“Est-ce qu’on va bientôt me laisser partir?”

On lui répondait de ne pas s’agiter, de laisser faire les choses. Et encore qu’il taisait du progrès.

Mais il ne voyait pas en quoi il pouvait progresser puisque de semaine en semaine on découvrait dans l’un ou l’autre de ses organes quelques défectuosités. Il se tracassait. Ses petites économies de dix ans— des miettes adjoutées les unes aux autres—achevaient de passer pour la location du ht. Et il y avait le médecin, l’anesthésiste, les médicaments et surtout, surtout, les rayons X. Qu’une invention si merveilleuse, si vraiment incroyable, permettant de voir à travers le corps humain, dût coûter cher, il en convenait humblement, ce n’était même pas qu’il eût envie de rechigner, mais chaque fois qu’on le menait dans l’obscurité de cette pièce d’où venaient jusqu’à lui des voix puis des zigzags de lumière, il lui semblait entendre les rouages mêmes de la machine grincer: “C’est dix dollars; c’est quinze dollars.”

Sa plaie à la longue avait pris une meilleure couleur. Un tant soit peu de sang lui était remonté au visage. Mais maintenant on le préparait pour une autre opération; on le suralimentait; tous les jours aussi on lui injectait un fortifiant dans les veines et on lui demandait s’il n’en éprouvait pas de bienfait. Si faible fût-il encore, lorsqu’il apprit que chacune des injections coûtaient deux dollars, il fit un grand effort de volonté pour reconnaître en lui une amélioration. Son sourire défait, lointain, tout embarrassé de crainte avait alors quelque chose d’effarant, il lui creusait les joues jusqu’au squelette même du visage.

Il y avait aussi le loyer de sa chambre qui l’inquiétait. Sa logeuse, Mme. Chartrand, n’était pas tendre. Or il craignait pour ses livres, ses gravures, ses reproductions de quelques peintures—il avait été n’est-ce pas une manière de collectionneur—il craignait que la bonne femme irritée ne les descendît un bon jour à la cave. A d’autres moments, il se blâmait d’avoir cédé à l’appel des étalages de livres — la seule tentation de sa vie il est vrai. N’eût-il pas dû plutôt prévoir son opération, s’y préparer en conséquence et sévèrement réfréner toutes ses tendances à la dépense en prévision de cette seule éventualité?

Mais entre toutes ces souffrances une autre grondait, plus précise et brutale encore, et c’était la peur, si sa maladie se prolongeait, de perdre jusqu’à son petit emploi. Alors, ne pouvait-il s’empêcher de réfléchir, à quoi lui servirait d’être guéri si, en fin de compte, pour sa guérison, il perdait tout?

Il commença même à exprimer tout haut la pensée qui lui était venue au plus fort de ses inquiétudes. Les mots précis de sa plainte étaient ceux-ci: “Je n’ai pas les

moyens d’être malade, moi; Vous savez, je n’en ai pas les moyens.” Il disait cela avec un tel sérieux, un tel fond de franchise que la petite garde en riait et avec elle les • malades de la salle commune où ils étaient peu à se faire de pareils scrupules.

Mais comme il s’entêtait, comme il répétait: “Vous savez, je n’ai pas les

moyens . . .” on se mit à le chapitrer.

C’était un homme qui recevait peu de visites. Il avait toujours été un être assez solitaire, Constantin Simoneau, rattaché à la vie par des petites joies que la plupart des hommes eussent jugées d’une insignifiance mortelle. Essayant de se rappeler les gestes de la vie, il y trouvait lui-même peu de choses: des promenades au parc Lafontaine quand la saison s’y prêtait; des soirées de lecture à la bibliothèque municipale; et, par-ci par-là, rarement, un bon petit souper au restaurant pour se changer du chou bouilli de Mme. Chartrand. Souvenirs si menus, si fragiles qu’ils ne pesaient guère dans la balance contre l’attrait de la mort, et pourtant avec quelle imprécise douceur ne se présentaient-ils pas aussi parfois à Constantin Simoneau. Un jour, cela dût être un effet d’illusion, il avait cru entendre, venant du parc non loin, le couac-couac aigu des canards. Son coeur avait bondi comme de joie. Et songeant aussitôt que, depuis des semaines et des semaines, il n’était pas allé jeter des boules de pain à se3 amis les canardeaux, il fut pris d’un désir de vivre, non pas violent, mais triste plutôt comme une chanson de la mort, car sur ce désir pesait trop de crainte et surtout l’effroi d’avoir à payer une montagne vraiment de dettes.

Cependant, de sa pension vinrent un jour Stanislas, le chauffeur de taxi, puis Firmin qui était barman dans un hôtel. Mlle Dalbec, la couturière, ne s’était pas encore montrée. Constantin osa fort timidement en faire un jour la remarque à Firmin. Alors, le dimanche suivant, Mlle Dalbec vint. Elle vint avec Firmin. Dès leur entrée dans la salle commune, Constantin vit cela, qu’ils étaient ensemble. Aussi que la couturière portait un petit chapeau neuf, tout gai, qui la rajeunissait, qui Ín transformait. Ou plutôt—la perspicacité des malades étant aiguisée à l’extrême - Constantin Simoneau reconnut que ce n’était point tellement le chapeau qui transformait Mlle Dalbec, mais comme une joie du dedans, comme une poussée de joie qui lui allumait les yeux. Il n’eut pas à en voir davantage pour que mourût en lui un de ces rêves si timides, si craintifs que c’est à se demander d’ailleurs s’ils ont vraiment existé. Il y a des rêves comme cela, des espoirs débiles qui ne tiennent pas plus sérieusement que des touffes d’arbrisseaux contre tous les vents et les orages; seulement ils n’ont jamais eu la prétention d’espérer assez de subsistance pour dépasser quelques jours d’accalmie. Constantin avait pu laisser croître en lui une de ces touffes malingres et cependant si odorantes. Longtemps auparavant, des petite calculs effarouchés avaient pu occuper son esprit. Mlle Dalbec n’était plus très jeune; dans les quarante ans. Et est-ce que c’était trop audacieux alors de pressentir que sa solitude lui pesait et qu’un jour peut-être ... La fin du roman, il n’avait pas osé se la formuler. Pourtant, il y avait eu ce soir où Mlle Dalbec avait accepté son invitation à souper; et cette autre fois, ô merveilleuse inspiration de sa vie! où il avait eu l’audace d’acheter deux billets pour le concert symphoniqùe au Chalet de la montagne et où c’était vrai—rien ne pouvait changer quoi que ce soit à ce souvenir harmonieux—qu’à huit heures tapant le taxi était devant la porte et que Mlle., Dalbec l’y précédait, son étole de fourrure à l’épaule, et mise dans son plus beau pour lui. Après cela, il y avait eu les livres qu’il lui prêtait. Et c’était tout. Et il n’y avait rien d’autre à ajouter, sauf qu’aujourd’hui à voir Mlle Dalbec et Firmin ensemble, il pouvait se féliciter de n’avoir point cru sérieusement à son trompeux espoir.

C’étaient deux personnes en très bonne santé, ces visiteurs. Leurs joues étaient marquées par la caresse violente du vent d’automne; et dans leurs membres solides, dans leur attitude, il y avait encore toute l’élasticité merveilleuse de la marche en plein air. Ils tinrent des propos grondeurs à Constantin Simoneau. “Voyons, il fallait avoir plus de courage. La vie était belle après tout. Il fallait songer uniquement à guérir, et cela le plus vite possible.” “Et est-ce qu’il ne savait donc pas, repartit Mlle Dalbec, que la vie et tout ce qu’elle comportait de bon ne valait rien sans la santé. Que la santé était le plus grand bien, qu’on ne s’en apercevait pas évidemment tant qu’on n’était pas malade.”

Suite à la page 42

Suite de la page 21

Bref, elle lui tint le plus sérieusement du monde le discours d’une personne absolument bien portante et qui par surcroît éprouve du bonheur du côté des sentiments.

Puis Finnin, gêné peut-être par sa joie et comme pour l’expliquer, à moins que ce ne fût pour la défendre, se prit à décrire le joli soleil qu’il y avait ce jour-là sur la ville et le grand nombre de personnes qu’ils avaient vues, n’estce pas, Mlle Dalbec? en route pour la montagne ou vers le fleuve, avec des enfants et même quelques-unes avec des paniers comme s’ils allaient en pique-nique.

Etendu sans révolte, le ventre ouvert et bourré de mèches, Constantin Simoneau entendait ces appels de vie et, retrouvant les grands arbres qu’il avait aimés, telle petite allée du parc où il recontrait les écureuils, un rayon de soleil purement gratuit tombé d’on ne sait quel souvenir de son existence, il fermait les yeux, il les fermait contre ces visions, s’en éloignait davantage.

Aussi donc, malgré les encouragements qu’on lui prodiguait et les bonnes raisons qu’on lui donnait, Constantin ne mettait pas à guérir les efforts qu’on attendait de lui. Peut-être y avait-il même quelque plaisir indécis pour lui dans les gronderies que cela lui attirait, comme une espèce de revanche sur les incompréhensibles difficultés de son destin.

Il se laissait aller tout doucement, à vrai dire moins têtu qu’effrayé par toutes les complications de sa maladie, les traitements coûteux qu’elle nécessitait, et il eut sans doute glissé ainsi à la mort s’il ne se fût trouvé parmi les médecins qui le soignaient un homme qui sût d’instinct parler le seul langage susoeptible de soulever Constantin Simoneau.

C’ETAIT un homme jeune et assez psychologue pour connaître que parfois la seule ressource de vie laissée à certains grandi malades réside dans l’intérêt que peuvent susciter chez eux l’intensité, l’excès mêmes de leurs maux. Il commença par exprimer sa surprise que Constantin fût en vie. Il lui assura qu’il vivait contre toute raison médicale. Et cela plut en effet quelque peu à Constantin Simoneau de penser qu’il défiait en sa personne grêle et si débile toute la savante confrérie des médecins.

Le jeune docteur s’appelait Armand Mongeau. Jour après jour, il répéta à Constantin que chacune des maladies dont celui-ci souffrait eût suffi à abattre un homme d’une moins grande résistance secrète. Il appelait ça: les forces inexplicables. Et peu à peu Constantin acquérait de la sorte une onde d’estime, d’étonnement de luimême qui agissait sur son âme comme un tonique. Au lieu de cette méfiance d’autrefois envers les déifectuosités de son organisme, il éprouvait maintenant plutôt comme une espèce de prodigieuse sympathie pour chaque point menacé de son corps et un peu de cet élan vital, de cette chaude attention du témoin qui suit pas à pas un spectacle excitant. D’ailleurs, vis-à-vis ses compagnons de chambre il atteignait une forme de prestige qui avait manqué à tous ses rapports précédents avec les humains.

Il était un homme qui eût dû mourir. Sa maladie de foie était compliquée d’une anémie très grave; il s’en suivait que l’on pouvait très difficilement le soigner pour l’une de ces affections sans aggraver l’autre. On appelait ça être dans un cercle vicieux. Et tout humble qu’eût été Constantin au cours de sa vie, il tira de cette situation, il faut le dire, des motifs de supériorité évidente sur les malades qui l’entouraient.

Brutalement, ayant bien jaugé cette âme timide et fière, le docteur Mongeau lui expliqua que la dernière opération qu’on tenterait sur lui offrait une chance dans mille. Constantin, toujours torturé par les chiffres, aima pourtant cette formule. “Une chance dans mille!” se dit-il.

Constantin se piqua au jeu. Pensez donc: une chance dans mille! Il mit toute sa fierté dans cette bataille et même le sentiment confus d’un drame qui le distinguait enfin des autres hommes, lui, Constantin Simoneau, dont la vie n’avait contenu jusqu’ici que de misérables préoccupations d’économie.

Les internes, plusieurs médecins suivaient cette affaire avec intérêt. Et le jour de l’opération, devant tous ces visages étrangers, graves, soucieux, qui l’entouraient, masqués d’ailleurs jusqu’aux yeux, devant cet appareil dramatique des ballons à oxygène, des tubes, des récipients de plasma prêts à être branchés sur lui, devant cette prodigieuse attention dont il était l’objet, Constantin, avant de respirer l'anesthésique, eut comme l’éblouissante vision d’atteindre au sommet de sa chétive et précautionneuse vie.

Suite à la page 44

Suite de la page 42

IL GUERIT. Ou plutôt, faudrait-il dire qu'il réapprit à manger, marcher, à soulever ses bras maigres pour se servir lui-même, si on peut appeler ça une guérison. L’élan suprême qui l’avait soutenu aux jours de lutte s’était pourtant éteint. Il se sentait démuni comme après la disparition d une grande émotion. Il avait gagné le combat farouche - une chance dans mille! et maintenant cela le laissait assez indifférent. Pourtant son poids avait augmenté de quelques livres, tout juste assez pour remplir les creux saillants du visage. Constantin avait pris des forces tout juste assez pour se tenir debout sans vaciller; et alors on libéra.

On lui recommanda une nourriture très soutenante, riche de vitamines de protéines, beaucoup de repos, surtout beaucoup de repos. On lui recommanda aussi des fortifiants, du bon vin de temps en temps, quantité légumes verts, de ne pas se tracasser au reste ... et on lui signifia de dépêcher de partir, aussi vite que possible, s’il-vous-plaît, parce qu’on avait besoin du lit.

11 fut dehors sous un vent qui ramassait les feuilles mortes avec fureur et les tourmentait là dans l’air, mi-chemin du ciel, comme pour extraire toute la joie qui peut rester à des feuillures détachées, raccornies et réduites à errer. Devant l’hôpital, vide et dépouillé, s’ouvrait le parc qu’il avait aimé. Constantin Simoneau s’assit sur un banc, tout transi de froid, sans aucun frémissement d’intérêt pour cette vie qu’il allait reprendre. Des yeux, il cherchait la fenêtre de la chambre qu’il avait occupée à l’hôpital, et une espèce de nostalgie le saisit lorsqu’il l’eut repérée en comptant à partir de la grande porte du centre.

Les gens se hâtaient dans la rue. Ils passaient vivement comme s’ils eussent eu tous une tâche énorme et immédiate à accomplir. Cette pensée d’êtres ainsi intensément occupés provoqua comme une manière d’envie douloureuse au coeur de Constantin. Que n’avait-il lui aussi un tel but précis et urgent!

A la longue, cependant, comme il grelottait, seul dans ce parc dénudé, il lui apparut qu’il devait sûrement posséder, lui aussi, un motif sérieux d’exister, il plongea en lui-même, puis tout à coup il le vit, si grand même qu'il lui semblait impossible de ne pas l’avoir aperçu plutôt; il s’en empara et le ramena en surface, tout fiévreux de sa découverte tragique. Et c’étaient ses dettes, ses cruelles dettes qui, jointes les unes aux autres en un long parcours aride, lui marquaient son chemin dans la vie.

Sa figure s’était animée; ses yeux avaient repris de l’expression.

11 se mit debout conlre le vent. Et maintenant, oui, il s’agissait de payer ses dettes, de gagner pas à pas, jour après jour, sur ce chemin de chiffres. Ce n’était pas pour rien qu’il était vivant, revenu d’entre les condamnés. Ce funeste mois de novembre avec ses petits giclements subits de grésil le lui disait assez durement. Et ce qui le soulevait comme il avançait dans la rue assombrie, ce n’était pas seulement un sentiment de gratitude, encore moins de joie, mais quelque chose de plus fort et de plus inquiet, et c’était le sentiment d’une rançon absolument impérieuse dont il avait à s’acquitter avant de respirer en paix. Ou, si vous voulez, il voyait la chose comme ceci: tant qu'il n’aurait pas payé l’hôpital, le médicin, les traitements, il ne pourrait se considérer comme guéri.

IL S’ATTELA à sa tâche presque dès les premiers jours qui suivirent sa sortie de l’hôpital, quoiqu’il fît encore assez peur aux gens avec son visage cireux, ses veux démesurés et comme ouverts sur un pays d’angoisse dont les humains en général n’aiment pas reconnaître la menace. Son ancien patron consentit à le reprendre, mais un traitement diminué. L’absence de Constantin ayant duré longtemps, avait dû employer un comptable plus jeune, au reste très satisfaisant, expliqua-t-il. Toutefois, en raison des anciens services, et bien, que deux comptables fussent certainement de trop chez lui, il reprendrait M. Simoneau. Constantin se rendit de bonne grâce à ces raisons. Il sentait trop bien l’espèce de grâce qu’il y avait pour lui-même dans cet arrangement.

Seulement les affaires avaient plus que doublé chez le marchand de drap, et il se trouva ainsi que Constantin, à un salaire réduit, dût fournir un effort plus grand encore qu’avant sa maladie. 11 n’osa pas s’en plaindre. Et même, craignant à ce point qu’on l’accusât de lenteur, s’imaginant aussi qu’il avait perdu de son ancienne alacrité, quoique ce fût l’ouvrage qui dépassât maintenant les limites raisonnables, Constantin prit l’habitude de fournir des heures supplémentaires. 11 revenait souvent le soir au petit réduit lui servant de bureau chez le drapier. Il alignait des chiffres, balançait des colonnes, vérifiait des additions. Et parfois, l’esprit davantage préoccupé par des chiffres plus personnels, il notait dans la marge, contre ses quinzaines assez maigres, le total encore énorme de ses dépenses d’hôpital.

Il n’était point retourné chez Mme. Chartrand à qui il avait laissé, en gage de quelques semaines de loyer non réglées, une partie de ses livres. D ailleurs le prix de cette pension lui paraissait maintenant tout à fait extravagant et souvent il devait se demander comment il avait bien pu jeter ainsi son argent pendant des années.

U s’était trouvé une chambre à prix fort modique dans une de ces tristes petites rues de Montréal où logent presque autant de manoeuvres que de fonctionnaires mal rétribués, en somme un endroit où disparaissait presque entièrement la différence sociale entre portefaix et cols-blancs. Autrefois, Constantin eût considéré comme une déchéance cette promiscuité avec des gens du port et du marché. Mais aujourd’hui, dans son immense désir de liquider ses dettes le plus tôt possible, c’est à peine s’il s’en aperçut.

Cependant il n’invita aucune de ses connaissances à le visiter en ce quartier, pas même Stanislas dont il avait beaucoup aimé les récits pleins d’humaines qualités. 11 n’osait pas non plus relancer ses amis par crainte d’être entraîné à dépenser au delà de la stricte limite qu’il s’était imposée. “Faut s’aider,” qu’il se disait avec une entière bonne volonté.

Il mangeait à droite et à gauche en des endroits où le prix du repas en autant que possible n’excédait pas trente cents. Au delà, il y avait la taxe payer, qui se trouvait justement être taxe d’hôpital; mais comme Constantin n’eût pu l’appliquer à ses propres dettes, il l’évitait. Pendant des mois il fut à la recherche de ces misérables caboulots qui servent trois mets, soupe, viande et dessert, à prix fixe et où le client n’est pas tenu de laisser un pourboire. Car ce fut là sa principale humiliation au cours de ces sombres mois. Aussi pauvre qu’il eût toujours été, il avait dans le passé pris l’habitude la petite pièce glissée sous l’assiette. Maintenant c’était, en lui une lutte affreuse chaque fois qu’il allait quitter restaurant. Sensible à l’excès, il imaginait que la serveuse suivait, devinait ses délibérations intérieures. Aussi, bien souvent, après qu’il eût découvert un restaurant passable, par honte, par gêne d’avoir à soutenir le regard d’une fille de table, abandonnaitil des habitudes déjà commodes en un sens, et se mettait-il à fréquenter un autre mauvais casse-croûte.

Suite à la page 46

Suite de la page 44

La nourriture y était presque toujours infecte, ne convenant nullement son régime. On lui avait recommandé d’éviter les fritures, les graisses et les pâtes. Mais le moyen aussi, même eûtil été sans dettes, de se payer des gigots saignants, des tranches de rosbif, des fruits et des légumes qui ne fussent pas de conserves. Autrefois, aux jours de paye, de temps en temps, il avait porté ses pas vers les fins restaurants, et il se rappelait trop bien, avec une sorte de rancune contre lui-même, le montant précis de telle addition.

Son estomac se remit à le faire souffrir. Il l’ignora, puis, quand les aigreurs se firent trop vives, il entra dans les pharmacies, y acheta des pastilles, des poudres dont les annonces partout dans les journaux et à la radio lui vantaient l’efficacité. Quelquefois, il se sentait soulagé; et, quelquefois, cela allait plus mal; alors il changeait de drogue, ayant subi l’attrait d’une nouvelle réclame.

N’allez pas croire cependant que Constantin Simoneau fût très malheureux durant ces mois. Là est l’étonnant, il fut en un sens moins accablé qu’autrefois. Car, voyez-vous, il liquidait ses dettes. La logeuse fut payée, la première parce qu’elle envoyait à Constantin des petites notes acerbes qui le faisaient souffrir au delà de toute endurance. Puis il allait lui-même porter un paiement hebdomadaire à l’hôpital. Un jour il supplia l’administration de ne pas continuer à lui envoyer des mémoires; il promit de continuer ses versements sans rappel de cet ordre et régulièrement. Parce que, vraiment, sa sensibilité s’exagérait et, à force d’ouvrir des enveloppes qui immanquablement contenaient des états de compte, il en était venu à redouter tout ce qui lui arrivait par la poste. Il se représentait aussi que la misérable femme chez qui il logeait, le facteur, d’autres personnes averties par des commérages, que beaucoup de gens en fait connaissaient la signification de ces lettres et qu’ils en tiraient des conclusions désobligeantes pour lui.

LHIVER vint, et on ne sait peut-être I pas assez comme il est dur aux êtres seuls. Constantin habitait assez loin de chez son drapier, mais il s’était promis qu’il ferait cette route à pied quelque fût le temps. Et combien de soirs inhumains n’y eut-il pas dans la vie de Constantin où, harcelé par le vent du nord, pas à pas, à petites étapes pénibles, il couvrait les trottoirs enneigés! Il s’arrêtait à des vitrines grasses où on voyait collés dans la vitre, des papiers sales servant de menu. Vite, son oeil allait d’abord aux chiffres. Il hésitait. Parfois, il allait plus loin, au prochain coin de rue, comparer les prix. Puis il entrait là où c’était le meilleur marché. Il attendait docilement qu’on vint prendre sa commande car il avait trop de timidité pour crier par dessus le vacarme de ces restaurants enfumés où toujours d’ailleurs il se découvrait si mal à l’aise.

Presque aussitôt son repas fini, il commençait à souffrir. Alors il sortait une petite boîte de sa poche, il y cueillait une pastille qu’il avalait, saisissant le moment où on ne l’observait pas. Mais presque toujours il avait eu le temps de surprendre son image dans la glace et ainsi quoiqu'il fît c’était avec l’impression pénible d’avoir été jugé qu’il s’enfuyait, retrouvait au dehors le même vent tourmenté.

Pourtant là n’était pas toute la vie de Constantin Simoneau. Sa vie était beaucoup plus dans un espoir que dans ce présent misérable. Il continuait à verser des paiements à l’hôpital. 11 commençait même à entrevoir le jour où il cesserait de recevoir par la poste, ce poison, des relevés de comptes, des notes impérieuses, parfois même, ce qui lui faisait encore plus mal, de sèches formules d’affaires, sans aucune salutation. A ce jour, il tendait de toutes ses forces.

L’hiver se traîna, et Constantin eut un rhume qui au lieu de disparaître vers le retour d’une saison plus douce sembla s’aggraver. Il se soigna comme il put avec d’autres produits dont il avait lu quelque part qu’ils guérissaient la bronchite en trois jours exactement. Il avait trop bien appris aussi ce qu’il en coûte d’aller consulter les médecins.

Il émergea de l’hiver, maigre à faire retourner les gens sur son passage. Son teint avait pris une très mauvaise couleur. Il éprouvait une douleur assez marquée au côté droit, un peu plus bas que la taille et, explorant cet endroit sensible de l’index, il croyait y reconnaître comme une boule de matière dure. De plus il toussait sans répit malgré les beaux jours revenus.

Bientôt ce furent les chaleurs atroces de l’été et bien des soirs, Constantin, assommé sur un banc de js>arc, connut l’avidité de l’âme pour ces vents mêmes qui l’avaient tant pourchassé. Des heures durant il rêvait que les feuilles immobiles, lourdes de poussière au dessus de sa tête, allaient soudain se mettre à frémir.

Pourtant Constantin Simoneau était encore content. Il avait payé sa note d’hôpital, y compris tous les petits extras, les jus de fruits, l’alcool à friction, les reconstituants. Et est-ce que cela, maintenant qu’il s’astreignait aux plus élémentaires nécessités, ne lui paraissait pas extravagant, ce souvenir de jus de fruits, de vitamines en capsules ou en ampoules!

Il achevait aussi de payer le docteur Mongeau. Après il y aurait d’autres petits frais, mais d’abord il tenait à s’acquitter envers le docteur Mongeau qui l’avait spécialement tiré de la mort.

De quinzaine en quinzaine, il lui adressait la somme de dix dollars, entourée d’une feuille de papier blanc sur laquelle il croyait bon de mentionner chaque fols: “en paiement avec tous les remerciements et la gratitude de votre dévoué, Constantin Simoneau.”

Il se réservait d’ailleurs un beau geste final. Quand il en serait au dernier paiement, il irait lui-même le porter au médecin. Il arriverait, l’argent à la main. Il dirait— ce petit discours était depuis longtemps préparé —“Je suis bien aise de m’être enfin acquitté envers vous qui m’avez sauvé la vie et je regrette seulement que c’ait été si long.” Et ils se donneraient la main et enfin ils seraient quittes l’un envers l’autre, l’homme de science et lui, le petit comptable qui avait eu le privilège de soins si exceptionnels.

Il y avait un an exactement qu’il était sorti de l’hôpital. C’était par un soir tout aussi froid et dépouillé que Constantin, prenant le tramway pour la première fois depuis longtemps, se rendit à la belle demeure du docteur Mongeau à Outremönt.

Il entra dans une salle d’attente bourrée de gens et ce spectacle de tant de personnes, apparemment en bonne santé d’ailleurs, rehaussa l’estime dans laquelle il tenait son médecin. Il n’avait guère lié conversation avec qui que ce fût depuis bien des mois.

Mais ce soir, l’esprit comme libéré, il tourna un regard d’une amabilité profonde autour de lui, sur les gravures d’abord, sur les revues ensuite, et, cela ne suffisant pas à son désir de sociabilité, il commença doucement à exprimer, cherchant une oreille complaisante, le sens vraiment extraordinaire de sa seule présence ici. Baissant un peu le ton, il confia à un voisin: “Imaginez-vous, je n’avais

qu’une chance dans mille.” La fierté de ce combat gagné, enfin il pouvait la réclamer et s’en parer comme d’un mérite personnel.

Il insista d’ailleurs comme il vit se lever sur lui des regards qui lui paraissaient exprimer l’incrédulité quand c’était plutôt un malaise indéniable que soulevait chez ces légers malades la vue de Constantin avec ses yeux souriants et rongés de fièvre.

Son tour vint. Mais avant qu’il eût pu sortir l’argent de sa poche et le déposer sur le bureau en ce geste si fier, depuis longtemps prémédité, avant même qu’il eût entamer son discours, le jeune médecin avait foncé sur lui, il lui commandait d’ouvrir la bouche, de dire “ha, ha,” il enfonçait comme d’instinct le doigt à l’endroit même où Constantin éprouvait une telle sensation de lourdeur; et, tout à coup, il était saisi d’une colère violente.

“Un homme que j’ai ramené par le plus grand miracle, disait-il. Un succès chirurgical comme on n’en voit pas deux par année. Et puis ceci!”

C’est qu’il n’avait pas besoin d’un examen plus poussé, l’expert en diagnostic, pour reconnaître, à ce teint bistré, la cirrhose du foie et, à cette toux tenace, à ces ronds de fièvre aux pommettes, l’avance déià sérieuse de la tuberculose.

Les bras lui étaient tombés de découragement, d’un sentiment plus dur aussi qui était en lui comme un poids énorme, inconcevable, de faillite.

Devant lui, assis au bord de sa chaise, tourmentant les bords de son feutre déteint, Constantin Simoneau se taisait. Ses yeux erraient, timides, sur les peintures surréalistes, sur les vases de prix, les belles reliures; puis, revenant à ce visage courroucé du médecin, doucement ils s’emplisaient d’une lumière étrange, très humble, comme s’ils eussent à demander pardon.